interview Naissam Jalal

interview Naissam Jalal

Naïssam Jalal : « En France, les enfants n’ont jamais entendu parler d’Al Andalus »

La flûtiste a rejoint l’équipe de Jean-Marc Padovani pour son nouveau projet. Parce qu’elle a longuement voyagé, elle apporte un regard nouveau sur l’Andalousie, le flamenco et, finalement, la France…

Vos parents sont syriens. Vous avez grandi à Paris mais avez étudié à Damas et au Caire. Vous pouvez donc comparer le regard que l’on porte sur l’Andalousie médiévale en France et dans le monde arabe…

Naïssam Jalal : Al Andalus est le symbole du summum de la civilisation arabe. C’est la période où le peuple arabe a été le plus en avance, en mathématiques, en physique, … Mais on a tendance en France, sciemment ou pas, à ignorer cet épisode historique. Alors que, dans les pays arabes, au contraire, on s’en souvient. On s’en souvient comme d’une période où le peuple arabe n’était pas soumis (soumis par l’économie, soumis par les dictatures). On a tendance à se rappeler Al Andalus avec nostalgie, avec amour. En France, moi j’interviens dans des collèges, dans des quartiers où vivent de nombreux immigrés, souvent maghrébins, et les enfants n’ont jamais entendu parler de l’Andalousie. Ils n’ont jamais entendu parler d’une « civilisation arabe ». Ils ne savent pas que, pendant 700 ans, une partie de l’Espagne a été dominée par les Arabes. Je pense qu’il y a en France une profonde ignorance de cette période de l’histoire…

Vous-même, vous sentez-vous héritière de l’Andalousie médiévale ?

Naïssam Jalal : Je pense que nous sommes tous les héritiers de cette période, dans la mesure où nous avons tous étudié les mathématiques, qui se sont enrichies à ce moment-là. Tous les musiciens qui étudient la musique devraient savoir que c’est également là qu’on a commencé à l’écrire. Avant, on ne l’écrivait pas. Il y a plein de choses qu’on utilise encore aujourd’hui qu’on a héritées de cette période-là. Personnellement, j’en suis aussi l’héritière dans la mesure où la première chanson que j’ai apprise en arabe était un muwashshah venu d’Andalousie. D’ailleurs, je l’enseigne aujourd’hui aux enfants.

Au festival Villes des Musiques du Monde, vous jouez aux côtés de Jean-Marc Padovani mais aussi de la chanteuse Paloma Pradal. Le flamenco est une musique que vous écoutez depuis longtemps ?

Naïssam Jalal : J’en écoutais un petit peu. Il y a une chose qui m’a marquée dans le travail avec Paloma, c’est qu’il y a beaucoup de mots qu’elle chante sans vraiment en comprendre le sens, parce qu’en espagnol ils ne signifient rien, alors qu’en arabe ils ont un sens. Par exemple, elle crie « Ale », ce qui renvoie à « Allah ». Chez nous, on crie « Allah » : quand on trouve quelque chose beau, on crie le nom de dieu. C’est un mot qui est resté dans leur culture. Elle chante aussi « yale », comme les Arabes, lorsqu’ils entrent en transe, répètent « la nuit, la nuit, la nuit ». Le nom arabe pour le miel rythme aussi certaines de ses chansons. C’est incroyable : pour elle, ça ne veut rien dire, alors qu’en arabe ça a du sens ! C’est la preuve que les cultures se sont mélangées. Plus les cultures ont tendance à se mélanger, plus ça donne des formes riches…

Propos recueillis par François Mauger

Retrouvez Naïssam Jalal en concert ICI