Interview Nuria Rovira Salat

Interview Nuria Rovira Salat

Nuria Rovira Salat : « Le flamenco a été volé aux gitans et utilisé pour attirer des touristes »

Nuria fait le lien entre le nord, le sud, l’est et l’ouest de la Méditerranée : cette Catalane pratique la danse orientale, chante au sein d’un groupe balkanique, s’enflamme pour le flamenco et réside à Paris. Elle excelle également à décrire la réalité espagnole sans fausse pudeur…



Que préparez-vous avec Karine Gonzalez pour l'ouverture du festival Villes des Musiques du Monde ?

Nuria Rovira Salat : L’idée générale est d’avoir un groupe de musiciens de l’univers flamenco, de l’univers gitan espagnol, avec Karine Gonzalez à la danse, et, de l’autre côté, une équipe du monde tzigane balkanique, avec un accordéoniste, un clarinettiste, un contrebassiste et moi à la danse et au chant. L’idée est d’avoir deux univers différents, qui représentent l’est et l’ouest de la Méditerranée, et de provoquer des moments de rencontre, des moments où chacun présente sa couleur. L’objectif est de faire comprendre que les distances ne sont pas si importantes que ça, que, même s’il y a des disparités entre les styles, il y a plus de points communs que de différences. Le spectacle mène du Bosphore à Gibraltar, les deux détroits, à l’est et à l’ouest de la Méditerranée, du soleil levant au soleil couchant. Ca va être un cabaret musical…

Vous-même, vous avez d'abord appris et pratiqué la danse orientale, avant d'apprendre et de pratiquer la danse flamenca. Y a-t-il des liens entre ces deux formes de danse ?

Nuria Rovira Salat : Tout à fait ! Et ça nous ramène au sous-titre du festival : « Les Andalouses ». Pour moi, il y a plusieurs Andalousies parce que toutes les cultures s’influencent les unes les autres. Il est impossible de concevoir une danse pure, sans influence extérieure. Pour moi, une culture est toujours vivante, elle se construit par ses rapports aux autres, comme notre identité personnelle : chacun d’entre nous se construit par rapport aux autres. Sans les autres, on n’existe pas. Moi, je suis allée vers la danse arabe. C’était quelque chose qui me passionnait. Je suis revenue vers le flamenco quand j’ai rencontré Karine Gonzalez. On est devenues très amies, on a commencé à travailler ensemble pour le plaisir, puis on a créé le spectacle Azahar, à la croisée de nos identités personnelles et culturelles. Aujourd’hui, les cultures sont tellement mondialisées que tout ce qu’on fait est un mélange.

Vous êtes espagnole mais n'êtes pas andalouse. Pouvez-vous nous dire comment l'Andalousie est perçu par le reste de l'Espagne ? Par exemple, les Espagnols sont-ils fiers de l'histoire de l'Andalousie médiévale ?

Nuria Rovira Salat : Je trouve que l’histoire d’Al-Andalus n’est pas assez ancrée dans ce pays. Les Espagnols ne sont pas assez conscients de tout le métissage qu’il y a eu lors de cette période où coexistait trois cultures : arabes, juifs et chrétiens. Ils ne sont pas assez conscients de cette richesse. Cet épisode a même été oublié. Moi, je trouve que trop de gens sont racistes aujourd’hui, même vis-à-vis des gitans. Ils ne comprennent pas que ça fait partie de leur culture. Ils méconnaissent ce passé très riche culturellement, avec dix siècles de présence arabe et tout ce que ça implique pour la culture espagnole … Moi, par exemple, je m’appelle « Nuria » et c’est un prénom arabe. Ma mère n’était pas au courant que c’était un prénom arabe quand elle m’a baptisé. Elle-même s’appelle Nuria, comme sa mère. Voilà : les gens ne sont pas conscients de ce passé métisse…

Autre question sur l’Andalousie : le flamenco est-il réellement un genre populaire dans toute l’Espagne ?

Nuria Rovira Salat : Pour moi, l’Espagne, ce n’est pas que le flamenco. Pas du tout ! L’Espagne est un pays multiculturel, profondément. C’est le débat aujourd’hui : il y a plein de régions qui veulent leur indépendance, comme la Catalogne. Moi, je suis catalane et je suis ça de très près. Il y a toujours eu en Espagne une envie de centraliser le gouvernement, d’homogénéiser la culture, d’installer l’espagnol partout, … Bon, tout le monde parle espagnol en Espagne et c’est une grande richesse mais, au lieu d’accorder une place aux autres langues, les gouvernements refusent de mettre en valeur les cultures régionales. Il est faux de dire que l’Espagne a une seule langue, une seule musique et une seule danse. Le flamenco a été volé aux gitans et utilisé pour attirer des touristes. Quand on va dans une boutique de souvenirs, où que ce soit en Espagne, on tombe sur des robes de danseuses de flamenco et des castagnettes. On est dans un stéréotype, alors qu’il s’agit d’une culture ancestrale, qui, en Andalousie, connait plein de déclinaisons locales. Cette danse a été mise en avant mais elle ne représente pas du tout l’unité espagnole. Chaque région a ses danses. Nous, les Catalans, par exemple, on s’agace quand on entend « Ah, l’Espagne ! Le flamenco ! ». Moi, j’adore le flamenco mais je n’oublie pas qu’en Catalogne, on a la rumba catalane, que le gouvernement catalan essaie de faire reconnaître comme « patrimoine de l’humanité ».

Au festival, vous présenterez également le spectacle "Les trois oranges". De quoi s'agit-il ?

Nuria Rovira Salat : C’est un conte méditerranéen. C’est un spectacle de Laurent Ghénin, qui est conteur et percussionniste. Ce spectacle mêle chant, danse et ombres chinoises. C’est un spectacle plein de couleurs et de jeux.

Au fond, sans en divulguer la fin, quelle est la morale de ce conte ?

Nuria Rovira Salat : C’est un conte à propos de la recherche de la paix. Il se déroule au Maghreb, sans préciser si il s’agit du Maroc, de l’Algérie ou de la Tunisie. Le personnage principal vit dans un monde en guerre et il cherche à y ramener la paix. Il va la trouver au travers de la musique.

Propos recueillis par François Maugier

Retrouvez Nuria Rovira Salat en concert ICI