Interview Titi Robin

Interview Titi Robin (c)Louis Vincent

Titi Robin : « Je me crée mon Andalousie, une Andalousie poétique, musicale »

Faut-il encore présenter Titi Robin ? Voilà plus de vingt ans que ce virtuose des cordes (guitare, oud, buzuq) nous fait valser autour de la Méditerranée. Il a acquis au fil des voyages une profonde connaissance des cultures populaires qu’il dévoile ici…



Le festival, cette année, est sous-titré « Les Andalouses », de façon à renvoyer autant à l’Andalousie d’aujourd’hui qu’à celle du Moyen Âge, du temps d’Al Andalus. Cette époque vous est familière ?

Titi Robin : Familière, ce serait prétentieux. Mais, par contre, Al Andalus est important à mes yeux, par rapport au langage esthétique que je développe. Je m’intéresse à la culture méditerranéenne au sens large et l’Andalousie historique, qui part de l’Espagne mais englobe aussi une partie du nord du Maghreb, y a joué un rôle très riche. D’ailleurs, à l’époque, cette Andalousie recevait beaucoup de choses depuis le Machrek, depuis Bagdad. Ziriab, qui a créé le oud, le luth arabe, était installé à Cordou, à Cordoba. Pour des musiciens qui, comme moi, font partie de cette sphère culturelle, l’Andalousie médiévale représente beaucoup de choses. Après, c’est parfois fantasmé, c’est parfois purement esthétique, plus qu’historique … Pour moi, donc, ça compte énormément, d’autant plus que l’Andalousie d’aujourd’hui a conservé l’une des formes musicales populaires les plus riches avec le flamenco. Dans le flamenco, on entend toutes ces racines.

Quel lien faites-vous entre la musique arabo-andalouse et le flamenco ?

Titi Robin : Les liens ne sont pas flagrants. La musique arabo-andalouse est une musique classique. C’est une musique savante, hyper-codifiée. Alors que le flamenco est une musique populaire dans laquelle l’improvisation a une part importante, à l’opposé, donc, de la musique savante. Le flamenco a une forme très riche, très complexe, mais, dans la manière dont les familles l’interprètent, elle reste très libre. Alors que la musique arabo-andanlouse est transmise dans des écoles, elle est portée par de grands ensembles. Elle a été écrite, elle a été codifiée. Il y a des racines communes évidentes mais, par contre, ce sont des branches différentes d’un même arbre. Elles sont d’une nature différente mais on peut tout à fait les rattacher au même tronc. La manière populaire de chanter, de jouer des instruments à l’époque arabo-andalouse devait probablement se rapprocher du flamenco, même si, à la place de la guitare, on jouait du oud. Il y a des gitans dans le sud de l’Andalousie aujourd’hui encore, qui sont des « mauros », qui sont des familles de gitans qui vivaient en Afrique du Nord qui font très bien le lien …

Vous ne jouez pas de flamenco …

Titi Robin : C’est exact.

Quel est votre rapport personnel au flamenco ?

Titi Robin : Pour moi, c’est l’une des plus belles musiques populaires qu’on ait aujourd’hui dans le monde. Le chant, l’instrument et la danse y sont liés dans un rapport très fusionnel, qui est magnifique. Le flamenco est également, dans sa poésie, une résurgence des ghazals, des quatrains, qu’on trouve depuis l’Inde du Nord jusqu’au Moyen-Orient et en Asie centrale. C’est vraiment la même forme poétique, avec parfois les mêmes métaphores. Donc, je vis ça comme un lien qui ne s’est pas perdu. Dans la danse, c’est évident. Il y a beaucoup de liens entre la danse kathak et la danse flamenca. Dans les modes également, il y a énormément de liens avec l’Inde dans la guitare flamenca. Même si, maintenant, l’harmonie occidentale s’en est mêlée, on entend tout de même très bien ces notes. Pour moi, pour toutes ces raisons-là, c’est important. Après, moi, je ne suis pas andalou, je ne suis pas de culture flamenca, je ne pense pas que j’aurais quelque chose à apporter. Moi, j’ai préféré assumer qui j’étais. Par contre, le flamenco me nourrit, comme regarder un tableau de Van Gogh me nourrit. Ecouter Camarón de la Isla, ça me nourrit énormément. Et puis, je fais une musique qui est cousine. C’est pour ça que j’ai souvent invité des chanteurs de flamenco. Enfin, il y a des artistes de flamenco qui m’ont encouragé au début de ma carrière, des artistes que je respectais énormément. Ils disaient que j’étais un gitan d’un autre pays. Je me suis dit que mon rôle n’était pas de copier ces grands interprètes mais de trouver ma propre voie.

Vous évoquez le peuple gitan. On a l’impression qu’aujourd’hui, c’est lui, l’ambassadeur du flamenco. Comment les gitans se sont-ils retrouvés dans la situation de porter une culture qui leur préexistait ?

Titi Robin : Dans les Balkans, c’est la même chose : la plupart des musiciens sont tziganes, même si ils jouent la musique de bal, la musique populaire locale. En Grèce, c’est la même chose aussi. Je pense qu’ils font partie d’une caste de musiciens. Ils s’installent puis ils interprètent le répertoire local à leur manière. Avec leur culture, leur connaissance de la musique, ils jouent vite un rôle crucial. Après, le flamenco, pour moi, c’est le mariage entre la culture andalouse et ce génie gitan. Il y a un père et une mère et il ne faut pas essayer de dire que cet enfant ne vient que de l’un ou de l’autre. Paco de Lucía est un « payo », un non-gitan. Camarón de la Isla est gitan. Ils sont aussi importants l’un que l’autre. De la même manière, on a eu Stéphane Grappelli et Django Reinhardt pour le swing manouche.

Au festival, vous allez présenter Les rives. De quelle version de ce spectacle s’agira-t-il ?

Titi Robin : Ce sera la version en quintet, telle qu’elle a été donnée à la sortie du disque…

Ce spectacle évoque l’Inde, la Turquie et le Maroc. Comment s’inscrit-il dans la thématique du festival ?

Titi Robin : Je pense que l’Andalousie, telle que la conçoit l’équipe du festival quand il parle des « Andalouses », c’est une Andalousie esthétique, une Andalousie rêvée. Avec mes références, moi, je me crée mon Andalousie, une Andalousie poétique, musicale. Ce n’est pas une Andalousie géographique. Mais toutes les richesses qui y ont été cumulées, cette longue histoire de l’Andalousie nourrit notre expression artistique aujourd’hui…

Propos recueillis par François Mauger

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