Interview Billie Brelok

 

Billie Brelok : « Le rap reste un terrain d’exploration »

Festival Villes des Musiques du Monde #22e édition - Nos Amériques

En concert le 18 octobre au Fort d'Aubervilliers (Aubervilliers)

La rappeuse de Nanterre répond aux questions des journalistes comme elle manie le micro : avec une franchise et une lucidité qui battent en brèche bien des idées toutes faites. Voici, dans le désordre, quelques-unes de ses réflexions sur le machisme, la place du rap parmi les musiques populaires, les clichés sur la Seine-Saint-Denis...

Vous rappez dans deux langues, le français et l’espagnol. Quelle est votre relation à l’Amérique Latine ?

Billie : « Pour être exacte, je rappe surtout en français. Je ne rappe qu’un peu en espagnol. Mon lien avec l’Amérique Latine, ce sont mes parents, qui sont tous les deux péruviens, puis français depuis plusieurs années maintenant. Ils se sont démenés pour que je puisse échanger avec ma famille. Pour eux, il était important que je maîtrise l’espagnol. Enfant, on m’a donc toujours parlé en espagnol et en français, à proportions égales »

 

Mais êtes-vous allée en Amérique Latine ?

Billie : « Au Pérou, essentiellement. J’y suis allée plusieurs fois (même si je n’y vais pas assez à mon goût). J’ai même eu l’occasion, lors de mon avant-dernier voyage, de faire une courte tournée. On est aussi passé par l’Equateur mais on changeait de ville chaque jour. Il faudrait que je retourne en Equateur pour mieux connaître ce pays. Avec le Pérou, j’ai un lien plus fort. Je me suis un peu baladée mais après, quand je regarde la carte, je m’aperçois qu’il me reste beaucoup de choses à découvrir. J’ai encore de la route à faire... »

 

Mais cette dimension péruvienne fait partie de votre culture ? 

Billie : « Oui, ça fait partie de mon héritage familial et donc de ma culture et de mon identité. »

 

Vous rappez depuis une dizaine d’années. Avez-vous vu le milieu du rap évoluer pendant ce temps, notamment sur la question du machisme, qui semblait assez flagrant il y a dix ans ?

Billie : « Vous êtes un peu généreux : mon premier concert était en 2011, ça ne fait pas encore 10 ans. Par ailleurs, je trouve dommage que vous ayez l’impression qu’il y ait un machisme spécifique au rap. A cet égard, le rap n’a rien à envier au reste du monde. Il y a dix ans, le monde entier était plus sexiste encore qu’il ne l’est aujourd’hui. Le rap était dans ce monde et il était à l’image de ce monde : ni plus ni moins machiste. Les choses ont évolué et continuent d’évoluer. Inévitablement, dans le rap aussi. La tendance à pointer du doigt spécifiquement le machisme du rap me semble plutôt suspecte parce que les autres styles musicaux, voire le cinéma, le théâtre, la littératureet l’ensemble des arts n’en sont pas exempts. Y compris le journalisme, où on parle de « presse féminine » et il faut voir ce qu’on met dedans... Ce genre de choses, on ne les remet pas en cause. »

 

Si on le relève plus dans le rap, c’est peut-être parce que le machisme y est parfois énoncé plus clairement, plus directement…

Billie : « Détrompez-vous ! Il y a des déclarations de Claude François, ou des paroles de Sardou qui ne lésinent pas sur le sale. Quand je pense à Gainsbourg (que je préfère largement) face à Catherine Ringer, je me dis « Mais quel rappeur a déjà fait ça ? ». Est-ce que ça entache l’admiration qu’on lui porte ? Pas une seconde. Dans le rap, il y a un côté assumé. On n’y va pas par quatre chemins. Le machisme est verbalisé de façon assez explicite. Mais, finalement, c’est une matière plus facile à travailler. Au moins, c’est sur la table. Ce n’est pas dissimulé par les subtilités pernicieuses qu’on trouve dans d’autres domaines. La plupart des rappeuses se voient poser la question mais l’impression que cela concerne particulièrement le rap me semble une totale illusion d’optique. »

 

Le rap est aujourd'hui chanté et dansé sur – et  presque – toute la planète. Certains craignent que cela provoque un appauvrissement de la diversité culturelle. Qu’en pensez-vous ?

Billie : « Le rock a connu les mêmes critiques avant. En fait, c’est la pop culture qui règne et triomphe partout. Cela peut produire une certaine uniformisation du son, au moins en apparence, notamment parce que les machines occupent de plus en plus de place. Mais je ne pense pas du tout que le rap soit responsable de ça. Par moments, la musique peut être plus que de la musique, elle peut être associée à d’autres enjeux. C’est ce qu’il se passe pour le rap mais c’est aussi ce qu’il s’est passé pour d’autres courants musicaux. Le rap reste un terrain d’exploration, un espace propice à la diversité, même si, inévitablement, ce qui est le plus exposé, le plus vendu, n’est pas le plus porteur de diversité. »

 

On pourrait aussi parler d’une grande diversité de langues et de rythmes…

Billie : « En effet, les outils de communication nous permettent d’écouter du rap mexicain, tunisien… Ce n’était pas le cas avant. C’est plus important que l’uniformisation des façons de s’habiller. Ca, c’est l’emballage, c’est ce que j’appellerais les accessoires de la pop culture. » 

 

Le festival Villes des Musiques du Monde a choisi cette année pour thème « Nos Amériques ». « Amériques » au pluriel, donc, précédées du déterminant possessif « nos »…

Billie : « Cette notion me parle ! Je ne sais pas quand le festival a choisi ce thème mais je prépare justement avec le MAAD 93 un programme à propos de la pluralité des Amériques et de celle du 93. Et l’Amérique et le 93 ont l’habitude d’être pensés au singulier. Quand j’étais plus jeune, je me rendais compte que le mot « Amérique » était complètement kidnappé par les Etats-Unis. Ce qu’on appelait « l’Amérique », c’était les Etats-Unis, le reste n’existait pas. Ça me donnait une sensation d’inexistence. En grandissant, j’ai appris qu’ « Amérique », le mot lui-même, venait du prénom d’un Italien, d’un Florentin. Le nom du continent lui-même vient donc d’ailleurs. Il raconte l’histoire coloniale. Ça m’intéresse de mettre en parallèle les deux territoires, celui des Amériques et celui du 93. La question coloniale est une question qu’ils ont en commun, comme la question de la carte postale, du cliché à la fois exotique (parce que le 93 est un territoire d’immigration importante, tous les continents y sont représentés) et anxiogène. La représentation de la criminalité s’est accrue ces dernières années, avec des images de narco-trafic, de délinquance... Les réalités de ces deux territoires sont bien plus riches, bien plus complexes et bien au-delà de ces caricatures. Ça m’intéresse de mettre en commun ces deux portraits, je me dis qu’il y a probablement pas mal de ponts à faire. En tout cas, je suis absolument partante pour parler des Amériques au pluriel ! »

 

Propos recueillis par François Mauger