Interview David Krakauer (Abraham Inc.)

David Krakauer - Abraham Inc.

« Le racisme, ce cancer américain, gagne à nouveau du terrain »

Festival Villes des Musiques du Monde #22e édition - Nos Amériques

Abraham Inc. feat. David Krakauer, Fred Wesley et Socalled le 15 Octobre à La Cigale (Paris)

Revoilà Abraham Inc. ! Dix ans après l’enregistrement de son premier album, deux ans après un passage mémorable au Cabaret Sauvage pour fêter les 20 ans de Villes des Musiques du Monde, le groupe multiculturel piloté par David Krakauer, Fred Wesley et Socalled revient avec un nouvel album, United We Stand. Le clarinettiste nous explique le contexte de ce retour...

 

Vous êtes le genre d'explorateur qui défriche constamment de nouveaux chemins. Cette fois, vous retournez sur vos pas, vous renouvelez votre collaboration avec fred Wesley et Socalled. Pourquoi ? Vous aviez l'impression de ne pas avoir exploré tous les recoins de ce rapprochement entre le funk et la musique klezmer ?

David Krakauer : C’est une question légèrement pernicieuse… Il ne s’agit pas de « retourner sur mes pas », ni de savoir si nous avions exploré « tous les recoins de ce rapprochement ». Il s’agit simplement d’un désir commun de jouer à nouveau ensemble et de créer une suite à ce beau (et très plaisant) projet. Et, bien sûr, il y a toujours une infinité de pistes à explorer quand vous avez une connexion profonde avec vos collègues ! Mais, ce qui me semble le plus important, c’est que nous croyons que le message que le groupe fait passer à propos du partage des traditions culturelles et de l’inclusion de tous est plus important que jamais en ce moment !

 

Au fond, est-ce qu'il n'y a pas toujours eu un peu de soul ou de funk dans la musique klezmer made in New York ?

David Krakauer : La musique klezmer qui est apparue à New York à la fin des années 80 ou au début des années 90 puisait dans de nombreux genres musicaux, comme le jazz, la soul, le funk, le rock et l’improvisation d’avant-garde. Quand j’ai rejoint les Klezmatics, mon style – qui résonnait déjà de toutes ces influences – a été adopté par le groupe. Notre klezmer était subversif et certainement pas nostalgique. Il correspondait parfaitement aux attentes de la scène musicale qui gravitait autour d’un club, la Knitting Factory. Cela nous a permis de développer notre propre style dans un milieu plein de vie. Notre musique a retenu l’attention de John Zorn, qui m’a donné l’opportunité d’enregistrer un premier CD dans la série «  Radical Jewish Culture » de Tzadik Records. Après avoir quitté les Klezmatics, au milieu des années 90, j’ai continué à m’intéresser aux samples et j’ai travaillé en ce sens avec Anthony Coleman et Ben Neil. Alors, quand j’ai rencontré Socalled en 2000, l’accueillir comme collaborateur dans un projet basé sur les samples et le hip hop m’a paru totalement naturel. Ajouter Fred Wesley au mix était la suite logique du travail que Socalled et moi avions commencé…

 

Mais, à l'inverse, peut-on dire que les musiques juives ont eu une influence sur la soul et le funk ?
David Krakauer : Je vais devoir répondre « Absolument pas ! ». Le klezmer, tel qu’il existait avant le milieu des années 70, était une musique « ethnique » basée sur le folklore de l’Europe de l’Est, très fonctionnelle, jouée lors de mariages ou de bar mitzvahs au sein de la communauté juive. Il n’aurait jamais pu avoir une influence profonde et durable sur les musiques afro-américaines, quelles qu’elles soient. Des morceaux influencés par le klezmer comme And the Angels Sing ou Bei Mir Bist du Shayn n’ont été que des fantaisies. Je ne crois pas qu’ils aient eu une réelle influence sur le jazz. Même le premier revival klezmer, dans les années 70 et 80, n’a été qu’un retour aux 78 tours enregistrés entre 1920 et 1950 par des immigrants d’Europe de l’est arrivés à New York à la fin du siècle précédent ou au début de ce siècle. C’était un mouvement assez fermé. Bien sûr, pendant tout le vingtième siècle, il y a eu des patrons de clubs, des producteurs, des paroliers, des compositeurs qui étaient juifs et qui ont contribué à promouvoir, voire à façonner la musique noire mais ça n’avait aucun rapport avec le klezmer. Il m’a toujours semblé extrêmement exagéré de dire que la musique juive a eu une influence, même minime, sur les musiques afro-américaines.

Ce qui vous a décidé à enregistrer ce nouveau disque, c’est donc un besoin urgent de reprendre la parole sur des questions politiques ?

David Krakauer : Nous avons décidé tous ensemble que le moment était venu d’un nouvel album d’Abraham Inc. Ce qui nous a décidé, c’est l’interdiction faite aux musulmans de venir aux Etats-Unis, décrétée au début de la présidence de Donald Trump. La pianiste Kathleen Tagg et moi-même étions absolument outrés. J’ai immédiatement décidé d’organiser deux concerts à New York au profit de l'Union Américaine pour les Libertés Civiles. Kathleen et moi avons établi une liste d’artistes qui pourraient dire ce qu’ils ont sur le cœur. C’est devenu une opportunité pour reprendre les activités d’Abraham Inc., après un silence de quelques années. Le concert au New York City’s Symphony Space a été particulièrement exaltant. Aux côtés d’Abraham Inc., il y avait Marc Ribot (avec son projet, « Songs of Resistance »), le duo de pianistes sud-africains Tagg-Petersen et le Silk Road Ensemble. Chacun des membres d’Abraham Inc. a ensuite écrit des chansons en réaction à la situation politique démente des Etats-Unis.

 

Justement, comment décririez-vous l'atmosphère qui règne aujourd'hui aux Etats-Unis ?

David Krakauer : Le pays est extrêmement divisé et c’est terrifiant. A mon avis, de gigantesques lobbies se servent des peurs et de l’ignorance de nos concitoyens pour leurs maximiser leurs propres gains financiers. Comme toujours : « diviser pour mieux régner ». C’est une véritable épreuve de force, qui va durer plusieurs années. Les élections de 2020 seront très révélatrices à cet égard…

 

Le festival Villes des Musiques du Monde a choisi cette année pour thème « Nos Amériques ». Partagez-vous sa vision d'Amériques plurielles ?

David Krakauer : Oui, un festival autour des Amériques au sens large, cela a du sens. Il est évident que toutes les Amériques ont été profondément affectées par le colonialisme et la multitude de crimes qu’il a engendrés. Il y a cependant eu « d’heureux accidents » dans leur histoire, lorsque la rencontre, l’hybridation, ont permis la naissance de manifestations artistiques aussi extraordinaires que le jazz. Alors, en ce moment critique, il est vraiment effrayant de constater que toutes les formes de célébration de la diversité culturelle subissent les attaques des factions d’extrême-droite. Le racisme, ce cancer américain, gagne à nouveau du terrain, depuis que la rhétorique de droite des années 60 – et « L’amérique, aimez-la ou quittez-la » – est à nouveau employée aux plus hauts niveaux du gouvernement. En tant qu’artiste, je n’ai pas le droit de me taire. J’ai l’impression que je dois dire ce que je pense. C’est ce qui m’a amené à écrire des paroles pour la première fois...

Pour finir, à quoi ressembleraient « vos » Amériques idéales ?

David Krakauer : Je ne peux parler que de mon propre pays… Mon Amérique idéale serait un endroit où la diversité culturelle et ethnique serait acceptée, valorisée et même célébrée. La tolérance y serait la valeur centrale de notre société. Malheureusement, l’actuel gouvernement américain ne partage pas cette vision…

Propos recueillis par François Mauger