Interview Fernanda Cabaluz (chercheuse)

Fernanda Cabaluz Ducasse

« Je voulais comprendre pourquoi ces chansons parlaient d’injustice »

Les Français le savent bien, eux qui ont accueilli au cours des années 70 des centaines voire des milliers de réfugiés chiliens : le pays de Pablo Neruda a traversé des heures terribles. La sociologue Fernanda Cabaluz Ducasse fouille dans ce passé récent pour en tirer des leçons plus générales sur le pouvoir, souvent salvateur, parfois funeste, de la musique. Titulaire d'un Master de l’Université de Rennes, diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Rennes, actuellement attachée au département d’Etudes hispaniques et hispano-américaines de l’Université de Poitiers, elle prépare une thèse sur la façon dont la musique traditionnelle chilienne a évolué pendant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973), sous le régime militaire d’Augusto Pinochet puis lors du retour à la démocratie. Elle nous parle de son rapport personnel à la chanson latino-américaine...

 

Quelle chanson vous rappelle votre propre « découverte » des Amériques, pendant votre enfance ?

Fernanda Cabaluz : ¡A desalambrar!de l’Uruguayen Daniel Viglietti uruguayen mais revisitée par le Chilien Victor Jara. C’est une chanson que mon père écoutait systématiquement a la maison. J’avais l’habitude d’écouter des chansons à texte, je les connaissais par cœur sans forcément comprendre les paroles, j’étais transportée par les mélodies, les instruments et l’effet qu’elles avaient sur mon père. Néanmoins, cette chanson commence avec une phrase interpellative : « Je demande aux présents, s'ils ne se sont pas mis à penser que cette terre nous appartient à nous et non à celui qui possède plus » [traduction] (1). Cela a éveillé en moi un intérêt politique, je voulais comprendre pourquoi la plupart de chansons que j’écoutais chez moi parlaient d’injustice. Dans cette recherche de réponses, j’ai appris quelques années après que la chanson avait été écrite par un auteur uruguayen. Ainsi, les pays voisins se dévoilent comme des territoires connexes au Chili, et non seulement par la langue, sinon par les réalités socio-politiques. C’est grâce à cette chanson, complétée par d’autres et par les réponses des proches à mes questions, que j’ai compris très jeune qu’il fallait regarder vers le nord pour trouver mon univers, que je pouvais considérer les Amériques comme mon « chez moi ».

 

Quelle chanson américaine rythme vos temps de fête aujourd'hui ?

Fernanda Cabaluz : C’est surtout un genre musical qui rythme et qui a toujours rythmé mes temps de fêtes, la cumbia, portée par des classiques comme le Mexicain Mike Laure, la Colombienne Toto la Momposina ou les Chiliens de La  Sonora Palacios. Pas de changements ! Il s’agit de la musique des fêtes de mon enfance, ce sont des morceaux qui me rendent heureuse et qui réveillent de tas de souvenirs en moi.

(« 039 » Mike Laure, 1965)

Mais aussi :
https://www.youtube.com/watch?v=3wN5YcDTx0Y (« El pesador » Toto la Momposina, 1993)
https://www.youtube.com/watch?v=fx52sBCyzl0 (“Candombe para osé” La sonora Palacios, 1971)

 


S'il n'en fallait qu'une, quelle chanson pourrait être la bande-son de vos recherches universitaires du moment ?

Fernanda Cabaluz : « La cueca sola » est une chanson crée par Gala Torres, présentée pour la première fois le 8 mars 1978 lors d’un acte de célébration de la journée des femmes au Théâtre Caupolicán à Santiago du Chili par l’ensemble musical folklorique de l’Organisation de proches de détenus disparus (AFDD) créé en 1975.

La cueca est une musique, une forme de poésie, une danse et un chant traditionnels au Chili. Cette expression artistico-culturelle a été institutionnalisée en 1979 comme la musique nationale chilienne par la dictature militaire (1973-1990). Une forme de cueca (celle de la vallée centrale chilienne notamment) est devenue la bande sonore du gouvernement militaire. Sans rentrer dans plus de détails, dans ce contexte, l’Agrupacion de familiares de detenidos desaparecidos (AFDD) crée en 1975 un ensemble musical et Gala Torres écrit cette chanson qui deviendra un hymne de la résistance à la dictature chilienne et de la dénonciation nationale et internationale des viols aux Droits de l’Homme accomplis au Chili sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet. 

La cueca est une danse en couple, une danse de conquête entre un homme et une femme, dont le costume traditionnel est souvent une robe très colorée. La cueca « sola », de son côté, est dansée par une femme seule (elle fait présent l’absence du partenaire), habillée en noir et blanc, avec la photo de son proche disparu portée sur la poitrine. Le rythme est très marqué et les paroles très tristes. Cette chanson est chargée de symboles esthético-politiques. Elle a une importance capitale dans mes recherches car elle révèle le poids hégémonique et contre-hégémonique que peut avoir une forme musicale dans un même contexte socio-politique. 

(“La cueca sola” Conjunto folklórico AFDD, Estadio Nacional Chile, le 12 mars 1990)

 

Quel est le dernier musicien dont vous avez découvert le travail au cours de vos recherches universitaires ?

Fernanda Cabaluz : En travaillant deux chapitres de ma thèse, j’ai dû m’immerger plus profondément dans le travail et les sensibilités de ce qu’on a appelé « nouvelle chanson chilienne (2)». L’un des porteurs de ce mouvement est Patricio Manns et la qualité poétique et musicale de ses créations m’a émerveillé. Je le connais depuis mon enfance mais c’est grâce à mes recherches actuelles que j’ai pu rentrer dans son univers créatif avec un regard d’adulte et découvrir toutes ses nuances. Patricio Mans est un écrivain, poète, musicien et militant du parti communiste chilien, né en 1937. Il a été un actif représentant de la « nouvelle chanson chilienne » en tant que musicien et militant et notamment comme compositeur pour le groupe Inti Illimani. Il a vécu en exil en France pendant la dictature chilienne, il y a continué son activité et n’y a rien perdu de sa notoriété. La chanson El equipaje del destierro(« Les bagages de l’exil »), publiée dans l’album Con la razón y la fuerza en 1982, a vite trouvé une place dans ma thèse mais va aussi me pousser à développer lors de mes  prochaines recherches des questions telles « Comment sonne l’exil? » ou bien « Comment on chante l’exil ? ». 


Si vous aviez le pouvoir de ressusciter les morts, quel artiste défunt aimeriez-vous applaudir au festival Villes des Musiques du Monde ?

Fernanda Cabaluz : J’aimerais écouter, applaudir et interviewer Violeta Parra (1917-1967), la mère de la chanson engagée chilienne, mais surtout une ethnologue non reconnue : elle a recueillie une centaine de chansons traditionnelles au long de la vallée centrale chilienne. Elle les a enregistrées dans quatre albums entre 1957 et 1958 (El folklore de Chile, Volume I, II, III et IV). Elle a témoigné de cette expérience dans un cahier qui a étéretranscrit puis cité dans un livre écrit par sa fille Isabel Parra El libro Mayor de Violeta Parra en 1985. J’aimerais surtout l’entendre interpréter ses dernières compositions, celles qu’elle n’a pas enregistrées car elle s’est suicidé avant. Ces chansons ont été enregistrées ultérieurementpar ses enfants. Il s’agit des compositions les plus complexes de son répertoire, elles contiennent sa colère, son désespoir, sa solitude, ses luttes, son talent et son avant-gardisme.



(El gavilán, Violeta Parra. Enregistrement fait maison en 1964. La date de la composition n’est pas encore élucidée).

Propos recueillis par François Mauger



(1) Yo pregunto a los presentes si no se han puesto a pensar que ésta tierra es de nosotros y no del que tenga más. A desalambrar, Daniel Viglietti 1968.

(2) Mouvement politico-musical chilien né vers 1965 et surtout très développé et diffusé pendant l’ère du socialisme chilien, à savoir, le gouvernement de l’ « Unité Populaire (UP) » sous la présidence de Salvador Allende (1970-1973).