Interview Flavia Coelho

Flavia Coelho 

« J’essaie d’écrire des chansons engagées depuis toujours »

Festival Villes des Musiques du Monde #22e édition - Nos Amériques

En concert le 12 Octobre au Sax - Achères 

 

En réponse à la politique incendiaire du nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, on attendait les prises de position d’artistes vétérans, comme Caetano Veloso, Gilberto Gil ou Chico Buarque, tous anciens adversaires de la dictature militaire. On espérait également une réaction de la scène hip hop de São Paulo, très en verve en ce moment. Personne – ou presque – ne songeait à regarder plus près, en direction d’une jeune artiste installée en France depuis 10 ans : Flavia Coelho. Grossière erreur ! Sous des dehors souriants, sa musique cache des textes sensibles et profonds. La preuve en est administrée sur son nouvel album, DNA : Citade perdida évoque la corruption, Libera les déceptions politiques, Nosso amor le sort des homosexuels… Jointe au téléphone, Flavia nous en dit plus sur ses engagements.

 

Vous publiez votre quatrième album studio. Sa sortie sera suivie d’une nouvelle tournée. Vous imaginiez un tel succès il y a un peu plus de 10 ans, quand vous êtes arrivée à Paris ? 

Flavia : Je n’imaginais pas que les choses prendraient une telle ampleur. J’avais le projet d’enregistrer un album, puisque je chantais depuis de nombreuses années. Mais je ne m’attendais bien évidemment pas à faire plus de 500 concerts, à rester 10 ans, à sortir tant de disques… C’est un cadeau que la vie et le public m’offrent.

 

Comment expliquez-vous ce succès ?

Flavia : Quand nous avons commencé, le public d’ici n’avait pas l’habitude d’entendre des chanteurs brésiliens chanter autant de rythmes différents. Cette partie de l’Europe ne connaissait que la musique de Gilberto Gil, Caetano Veloso, Tom Jobim… Une musique extraordinaire mais qu’on entend depuis très longtemps. L’Europe ne s’attendait pas à ce qu’une chanteuse brésilienne s’empare du hip hop, du reggae, du ragga et mélange tout ça avec la musique brésilienne. Cette surprise et notre sincérité ont touché le public. J’espère qu’il continuera à aimer notre travail...

 

Vous avez choisi d’intituler cet album « DNA ». Faites-vous référence à votre propre « ADN » ou de celui de votre musique ?

Flavia : Un peu des deux ! Ma musique découle de mon ADN. Je suis née à Rio de Janeiro de parents qui venaient du Nordeste. Je suis métisse. J’ai grandi dans un pays très métissé. Dans mon ADN, on retrouve l’Afrique, l’Amérique Latine, les Amérindiens… Mon histoire et ma musique sont liées. Ce disque est un hommage à mes origines.

 

Votre ADN vous isole-t-il en définissant votre histoire, qui diffère de celle des autres ? Ou vous relie-t-il au contraire au reste de l’humanité ?

Flavia : Je crois que l’ADN nous relie complètement au reste de l’humanité. Grâce à l’ADN, les gens se découvrent. Celui qui se croyait 100 % américain ou 100 % européen découvre qu’il vient d’un peut partout. L’Homme est ainsi : il marche depuis toujours. La découverte du génome de l’ADN ne nous relie pas qu’au passé, elle nous relie aussi à l’avenir. Comprendre pourquoi nous sommes la personne que nous sommes aujourd’hui nous fait réfléchir et nous permet de nous améliorer à l’avenir. Dans un monde où tout est faux, où se multiplient les fake news, se rattacher à nos origines, nécessairement multiples, permet d’avancer ensemble vers un avenir plus harmonieux.

 

« DNA » est un album engagé. Est-ce la situation politique actuelle au Brésil qui vous a donné envie de prendre position ?

Flavia : Depuis toujours, j’essaie d’écrire des chansons « engagées ». Je suis un peu gênée par ce mot, parce que je connais des gens qui sont vraiment « engagés », qui sont sur le terrain tous les jours, ce qui n’est pas mon cas. Mais j’essaie d’écrire ce que je vois, ce que je vis, ce que mes proches vivent. Le moment où j’écrivais cet album, l’année dernière, était bouleversé par les événements. Je ne pouvais pas fermer les yeux et faire comme si de rien n’étais. J’étais obligée de donner mon avis, pas seulement par rapport au Brésil, puisque ces événements trouvent des échos un peu partout, en Amérique, ici en Europe…

 

Qu’appelez-vous « les événements » ?

Flavia : La montée de l’extrême-droite et des populismes, de tous ceux qui veulent s’enfermer, de ceux qui s’opposent aux autres, qui sont anti-êtres humains… Je pense bien sûr à un homme dont je refuse de prononcer le prénom.

 

Qu’est-ce qui est le plus grave à vos yeux dans les décisions de cet homme dont vous ne voulez pas prononcer le prénom, Jair Bolsonaro ? Le mépris des médias et de la culture, les attaques contre les minorités sexuelles, la déforestation ?

Flavia : Ah, vous avez fait un petit récapitulatif de ce que, tous les jours depuis le premier janvier 2019, nous entendons, nous les Brésiliens. Chaque jour, c’est un nouveau manque de respect à l’égard des minorités, des Amérindiens, des artistes, des écologistes… Chaque jour, ce monsieur fait une nouvelle déclaration catastrophique. C’est très triste pour ce pays que j’aime tant et que je suis de mon mieux pour pouvoir avoir une certaine légitimité dans mes propos. Mais c’est au peuple brésilien de montrer son mécontentement. Il faut qu’il descende dans la rue et dise qu’il regrette ce vote. Moi et tous les autres artistes devons nous exprimer, que ce soit par la musique, l’écriture, la peinture...

 

Le festival Villes des Musiques du Monde a choisi cette année pour thème « Nos Amériques ». Partagez-vous sa vision d'Amériques plurielles ?

Flavia : Oui, parce que, pour trop de gens, l’Amérique s’arrête aux Etats-Unis. Pour moi qui suis latino-américaine, il me semble important que les Européens se souviennent qu’on fait partie de l’Amérique. L’Amérique du Sud est mal connue. J’aimerais que, grâce à ce « s » ajouté à « Amérique », grâce aux concerts, grâce à la découverte d’artistes du Pérou ou d’Argentine, le public en sache plus sur ce continent. Je pense aussi au groupe Djeuh, qui va venir jouer avec nous le 12 octobre. Ils sont capverdiens mais, au fond, les Amériques sont un peut partout. Les Sud-Américains ont beaucoup voyagé. Des marins sud-américains sont passés au Cap-Vert, nous sommes liés. Moi, je suis fière de faire partie de l’Amérique du Sud…

 

Propos recueillis par François Mauger