Interview Giulia Bonacci (historienne)

Giulia Bonacci, historienne :

« Je continue à être transportée par Bob Marley »

Entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, Giulia Bonacci glisse malicieusement une Amérique « du milieu » : les Caraïbes. La Jamaïque, sa musique et la pensée qu’elle a nourrie sont en effet au cœur de ses recherches depuis plus de 10 ans. Auteure d’Exodus ! : L'histoire du retour des rastafariens en Ethiopie (L’Harmattan, 2010) et co-auteure avec Robert A. Hill, Jakes Homiak et Boris Lutanie de Negus Christ : Histoires du mouvement rastafari (Afromundi, 2016), l’historienne, chargée de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement, partage avec nous sa playlist...

 

Quelle chanson vous rappelle votre propre « découverte » des Amériques, pendant votre enfance ou votre adolescence ?

Giulia Bonacci : Natural Mystic de Bob Marley ! Je continue à être transportée par ce morceau. Le rythme envoûtant du reggae, avec les cuivres et les basses ; et les paroles, promesses de vérité. Natural Mystic a nourri mon imaginaire de la Jamaïque et a accompagné ma première visite là-bas en 1996. Quand je l’écoute, je sens la brise qui caresse les Blue Mountains le soir. Ma rencontre avec les « Amériques » s’est d’abord faite là, dans la découverte d’un mode de vie écologique et holistique sur les collines jamaïcaines. C’était le début d’une longue histoire avec la Jamaïque, une histoire étendue à la région Caraïbes et à laquelle l’Afrique participe, qui a donné sens à un champ de recherche passionnant où tant reste à faire !

 

 

Quelle chanson américaine rythme vos temps de fête aujourd'hui ?

Giulia Bonacci : C’est un genre musical qui rythme mes temps de fêtes : en Jamaïque, le « Reggae Revival » ou la « renaissance du reggae » est portée par des artistes comme Chronixx, Jah9, Protoje, Kabaka Pyramid, Jesse Royal, Raging Fyah ou la toute jeune Koffee. En puisant dans l’histoire de la musique jamaïcaine et du reggae roots des années 1970, ils produisent en abondance un reggae puissant, spirituel, plein de références musicales et textuelles, avec les compétences d’aujourd’hui, notamment visuelles.

https://www.youtube.com/watch?v=oQwubeRUi5Q (Jah9)

Mais aussi :
https://www.youtube.com/watch?v=p8HoEvDh70Y (Koffee)
https://www.youtube.com/watch?v=kuFI_jOSyGw (Alborosie ft. Chronixx)
https://www.youtube.com/watch?v=I3WAAFlVsJ4 (Raging Fyah)
https://www.youtube.com/watch?v=SyBZtZ9GWRE (Jesse Royal)
https://www.youtube.com/watch?v=DFqRUKTDvn4 (Kabaka Pyramid ft. Damian ‘Jr. Gong’ Marley)

Et je ne pourrais m’empêcher d’y ajouter un peu de reggae éthiopien :
https://www.youtube.com/watch?v=HZBCbbtXXrU (Pamfalon)
https://www.youtube.com/watch?v=dddSlT_1ooc (Sydney Salmon)

 


S'il n'en fallait qu'une, quelle chanson pourrait être la bande-son de vos recherches universitaires du moment ?

Giulia Bonacci : Cette chanson de Junior Delgado, Sons of Slaves (1989), me touche particulièrement. J’aime les liens intergénérationnels et symboliques qu’il tisse entre les enfants des esclaves, les enfants d’Israël, et les enfants échappés des plantations ; j’aime sa voix qui est presque comme un cri et qui se pose sur les autres voix et les basses lourdes qui l’accompagnent. J’écris en ce moment sur le rôle du reggae dans la production d’une mémoire de l’esclavage en Jamaïque, sur les façons dont le son du reggae a contribué à donner forme à un passé longtemps honteux, caché, nié ; ou comment la musique permet à l’homme de revivre son passé et parfois de le transcender… Alors Junior Delgado m’accompagne et s’assure que je reste ancrée dans ce contexte précis. 

 


Quel est le dernier musicien « américain » dont vous avez découvert le travail au cours de vos recherches universitaires ?

Giulia Bonacci : En travaillant sur l’histoire culturelle du nationalisme noir, j’ai croisé la route du Rabbin Arnold Josiah Ford, qui est né à la Barbade en 1877 et qui est mort en Éthiopie en 1935. D’abord migrant aux Etats-Unis, le Rabbin Ford était le leader érudit d’une congrégation de Juifs noirs, ainsi qu’un musicien talentueux, directeur musical de l’organisation de Marcus Garvey, l’Universal Negro Improvement Association (UNIA), dont il a composé l’hymne en 1918 : The Universal Ethiopian Anthem. A la fois un hymne national (celui de la nation noire / éthiopienne) et transnational (chanté par les Noirs / Ethiopiens du monde), l’étude de ce chant et de ses versions successives a nourri mon analyse des transformations culturelles, sociales et politiques à l’œuvre dans l’Atlantique noir au long du 20ème siècle. Le Universal Ethiopian Anthem peut encore être entendu aujourd’hui au sein des congrégations rastafari. Les usages et pratiques de ce chant illustrent très bien le « même changeant » (changing same) dont parlait le sociologue Paul Gilroy.

 

 (Jimmy Tucker, UNIA Centenary, 2014, version proche de l’original)

Mais aussi :
https://www.youtube.com/watch?v=Q6zxjuzrHFY (The Ethiopians, Slave Call, 1977)

 


Si vous aviez le pouvoir de ressusciter les morts, quel artiste défunt aimeriez-vous applaudir au festival Villes des Musiques du Monde ?

Giulia Bonacci : J’aimerais applaudir Peter Tosh, le plus radical des Wailers, assassiné par balles à 42 ans. Et j’aimerais entendre ses compositions acoustiques qui contiennent tout, sa colère, sa foi, sa culture, ses luttes, et son immense voix.

 

Propos recueillis par François Mauger