Interview Sarah Savoh

Sarah Savoy : « J’aimerais que tout le monde découvre la culture cajun »

Certains la surnomment la « princesse cajun ». Il faut dire qu’elle est la fille du roi de l’accordéon louisianais, Marc Savoy, et de la reine des bals des environs de Lafayette, Ann Savoy. Mais, si elle en a parfois l’apparence (ses costumes rétro valent à eux seuls le déplacement), Sarah Savoy n’a pas un caractère de princesse. Accordéoniste, guitariste et chanteuse, elle n’hésite pas à mettre en péril son héritage, mâtinant le répertoire cajun de rockabilly, voire de punk, pour faire danser le plus grand nombre. Elle nous présente son parcours, mais aussi sa culture, que les Français connaissent si mal …


François Mauger : Il n'est pas toujours simple de venir d'une famille de musiciens. Le talent de vos parents vous a un moment empêché de trouver votre propre voie ?
Sarah Savoy : Non, pas du tout. Ils nous ont toujours encouragés à jouer. Quand, mon frère et moi, on a commencé à jouer de la musique punk, mon père nous a fourni les guitares et les amplis. Ils nous ont toujours encouragés. Ils m’ont par exemple payé des cours de piano. Chaque fois que je commençais quelque chose, ça leur convenait. Ce qu’il s’est passé, c’est que moi, personnellement, quand j’étais plus jeune, je voulais jouer la musique qu’écoutaient mes amis. La musique cajun, la tradition, ça m’a toujours intéressé. J’ai commencé à chanter de la musique cajun à 12 ans, j’ai même touché mon premier accordéon à 9 ans. Mais j’avais aussi envie d’aller vers autre chose …

François Mauger : Alors quand avez-vous véritablement renoué avec la musique cajun ? Quand avez-vous commencé à en jouer de façon professionnelle ?
Sarah Savoy : Quand je suis arrivée en France … Ou un peu avant ça, parce qu’en 2001 ou 2002, mon frère a commencé à jouer de l’accordéon. L’accompagner était un moyen pour moi de trouver une connexion plus forte avec lui. On a commencé à aller danser dans les clubs où il y avait de la musique live. On allait aussi aux jams. Il jouait de l’accordéon, je jouais de la guitare. Ça m’a poussé à mieux apprendre des chansons que je connaissais mal. Ensuite, j’ai participé au premier disque du Savoy Family Band. Puis je suis partie en Russie pour apprendre une autre langue et travailler. Je suis venue en France jouer avec le Savoy Family Band. J’y ai rencontré David Rolland, qui m’a proposé de monter un groupe cajun. Très vite, on a commencé à tourner ensemble …

François Mauger : D'une façon générale, est-ce au travers de la famille que se perpétuent les musiques traditionnelles en Lousiane ?
Sarah Savoy : Je ne peux parler au nom de toutes les familles. Mais, quand les parents sont musiciens, il est presque sûr que les enfants seront musiciens aussi. Ma mère a rencontré mon père grâce à la musique. Mon père a consacré toute sa vie à la musique. Ma mère aussi. Mon père a toujours dit que la musique cajun est la colle qui permet à notre culture de tenir ensemble. Il est très important pour lui d’honorer tous les vieux musiciens qui n’ont jamais vraiment eu de carrière professionnelle. Tous les samedis matin, encore aujourd’hui, il organise une jam pour tous les vieux qui veulent passer et jouer. Ils parlent entre eux. Ils racontent des histoires. Ils jouent de la musique. Dès l’enfance, on les a vus tous les samedis matin. Donc, dans ma famille, oui, c’est sûr, tout tourne autour de la musique …

François Mauger : Et les familles du voisinage ?
Sarah Savoy : Dans le village d’à côté, il y avait beaucoup de musiciens. Au moins une cinquantaine … Dans leur famille aussi, souvent, les enfants et les petits-enfants jouent de la musique.
Lorsque le Savoy Family Band va jouer au festival, vous vous joindrez à lui ?
Sarah Savoy : Non, je vais juste faire la première partie. Chaque fois que j’ai l’opportunité de les voir, je veux les écouter et en profiter …

François Mauger : Votre famille vit à Eunice, au nord de Lafayette, à plus de deux heures de voiture de la Nouvelle-Orléans. Peut-on dire que, malgré la distance, ces villes ont une histoire comparable ?
Sarah Savoy : Non, pas du tout. La Nouvelle-Orléans était peuplé de « créoles ». Il est très important d’expliquer ce que veut dire « créole » en Louisiane. Ça n’a rien à voir avec la couleur de la peau. Tous les enfants nés dans la région de la Nouvelle-Orléans, quelle que soit leur origine, étaient « créoles ». Certains étaient noirs, d’autres blancs. Tout le monde se mélangeait. Ils parlaient une langue créole. Par contre, moi, j’ai grandi loin de là, dans les terres, là où les Acadiens [NDLR : descendants de francophones d'abord établis au Canada, dont ils ont été chassés par les Anglais] se sont installés. On n’a pas la même culture, ni les mêmes origines. Mais la culture des Créoles a influencé notre musique et notre culture. Dans l’autre sens, nous aussi, on les a influencés. On a des similarités mais nous sommes différents …

François Mauger : Vous allez également participer à une soirée "Cajun circus". Vous souvenez-vous de spectacles de cirque lors de votre enfance ? Y a-t-il une tradition cajun en la matière ?
Sarah Savoy : Non, ça n’existe pas.

François Mauger : C’est une création complète ?
Sarah Savoy : Oui. J’ai dit « Pourquoi pas ? ». Mon père nous a souvent emmenés au cirque. Là, j’ai pensé que ce serait mignon …

François Mauger : Finalement, qu'espérez-vous que le festival "Villes des Musiques du Monde" pourra faire comprendre aux habitants de la Seine-Saint-Denis à propos de la Louisiane ?
Sarah Savoy : J’habite Bagnolet et je parle avec mes voisins. Ils me disent souvent « Ah, je ne comprends pas pourquoi vous parlez français en Louisiane, comment votre musique peut sonner de cette façon … ». J’aimerais que tout le monde arrive à comprendre que la Louisiane est presque un autre pays. Tout le monde connaît la Californie ou New York mais la Louisiane est tellement riche, culturellement, historiquement, qu’elle est vraiment à part. En Louisiane, on dit que les Français sont nos cousins. Mais je pense qu’il y a très peu de monde en France qui le sait. Souvent, quand je joue en France, on me demande « Comment pouvez-vous jouer de la musique cajun sans banjo ? ». Ça n’a rien à voir. Ou alors quelqu’un me dit « Oh oui, j’aime beaucoup la musique cajun, comme celle du film Délivrance [NDLR : un film de John Boorman réalisé en 1972 et qui a pour cadre La Géorgie] ». Ce n’est pas du tout en Louisiane que ça se passe. Un jour, dans ma rue, j’ai vu un panneau « sandwich cajun » au McDo. Je suis allée goûter par curiosité. Ce n’était vraiment pas bon. Je ne comprends pas pourquoi ils appellent ça « cajun ». Donc, oui, j’aimerais que tout le monde puisse découvrir cette culture qui est fortement liée à celle de la France …