Interview Alex Benth du Collectif Jeu de Jambes

Alex Benth, danseur chorégraphe du Collectif Jeu de Jambes 

« Ce que demandent les jeunes, c’est de la danse hip hop, pas du classique »

Festival Villes des Musiques du Monde #22e édition - Nos Amériques

Nouvelle création "Intemporel" le 8 Novembre à Houdremont (La Courneuve)

 

De 1976 à 2019 ? Attendez... Mais oui, cela fait bien 43 ans ! 43 ans, vous vous rendez compte ? Alex Benth et ses compagnons du collectif Jeu de Jambes dansent ensemble depuis plus de 4 décennies ! Soit le temps de forger un nouveau genre, beau et bizarre, puis de voir le hip hop arriver, s’installer et triompher dans les salles de répétition de tous les quartiers. Le spectacle que le collectif Jeu de Jambes présente cette année au festival remet toute cette histoire en mouvement. Alex Benth nous en parle…

 

Que se passera-t-il le 8 novembre au Centre culturel Jean Houdremont de La Courneuve ?

Alex Benth : « Nous sortirons d’une semaine de travail intensif. Nous créons en effet un deuxième spectacle. Il s’appelle « Intemporel » parce qu’il relie la danse d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il nous permet de relier le jazz rock de nos débuts, la danse hip hop et la danse contemporaine. Il raconte une évolution. »

 

Pour ceux qui auraient raté cet épisode, qu’est-ce que le jazz rock ?

« Avant le hip hop, tous les danseurs du collectif Jeu de Jambes ont commencé par le jazz rock. On a appelé cette danse ainsi parce qu’on dansait sur du jazz très rythmé, du funk, de la soul, des break beats de James Brown… On dansait sur une musique décalée, qui venait du jazz mais qui allait au-delà, comme la musique de Maceo Parker. On aimait les moments où le rythme change. On prêtait beaucoup d’attention aux mouvements des jambes mais il y avait aussi une vraie sensibilité à la musique. Si un danseur avait des jambes mais pas d’oreilles, il ne nous intéressait pas. Le jazz rock est un style mais c’est aussi une culture, qui vient des années 1930, ou peut-être même 1920. On regardait James Brown mais on était aussi influencé par Gene Kelly, Fred Astaire, les Nicholas Brothers et d’autres danseurs de claquettes. Il n’y avait pas Internet. A la télévision, il n’y avait que 3 chaînes ; alors on regardait les vieilles comédies musicales que diffusait FR3. Comme beaucoup de danseurs du collectif Jeu de Jambes venaient des Antilles, dans notre danse, il y avait aussi de la salsa, du gwo ka ou du kasékò (« casser le corps ») de Guyane. »

 

A ce moment-là, le hip hop est en train de naître aux Etats-Unis mais, vous, vous forgiez autre chose en France...

« Moi, je me suis mis au jazz rock en 1976, en arrivant de Guyane. Pour savoir que le hip hop était en train de naître, il fallait prendre l’avion. Les DJs allaient chercher des disques en Allemagne, où il y avait des bases américaines. Aujourd’hui, avec Internet et les réseaux sociaux, vous savez tout tout de suite. Nous, on dansait le jazz rock au Bataclan, à la Grange-aux-Belles, à l’Emeraude, à la Main Jaune, au Black Sugar, à l’Opéra Night, au Trocadéro… La plupart des danseurs venaient de banlieue. On s’habillait avec des queues de pie, des chapeaux melon et on prenait le train. On était influencé par les Amériques mais, pour moi, le jazz rock reste une danse française parce qu’elle n’existe nulle part ailleurs sous la même forme. Ils ne parlent de « jazz rock » ni aux Etats-Unis ni en Angleterre. Il ne faut pas parler d’invention mais d’évolution : le jazz rock, c’est un mouvement qu’on a construit. Nous avons simplement adapté différents éléments venus des Amériques à notre sensibilité, à la sensibilité française. Nos danses parlaient de nos vies. On n’attendait qu’une chose : le dimanche après-midi, le moment où on allait se retrouver pour s’éclater sur les pistes de danse... C’était notre seule détente. »

 

Le hip hop n’est arrivé qu’ensuite…

« Vers 1983, 1984, oui… A partir de là, l’ambiance a changé. Des groupes venaient des Etats-Unis. On récupérait des cassettes VHS et on imitait les mouvements des danseurs. Il y a même eu une émission à la télé, avec Sydney. Le jazz rock a ouvert les portes aux danseurs de hip hop. Moi, j’ai été 17 ans dans la troupe hip hop Black Blanc Beur. C’est la première compagnie de danse urbaine qui a délivré des fiches de paie aux danseurs. On s’est battu pour être reconnu comme intermittents du spectacle. Aujourd’hui, il n’y a plus de spectacles de professionnels du hip hop sans fiches de paie. Black Blanc Beur, c’étaient les années 80, jusqu’au milieu des années 90. Ensuite, j’ai monté ma propre compagnie. On a formé des danseurs hip hop qui, aujourd’hui, sont chorégraphes. Depuis, il y a des cours de hip hop partout. Mais on n’a pas encore assez de salles dédiées à la danse hip hop. On est dans les salles de danse contemporaine, de salsa… On ne demande pas à avoir des CCN, des Centres Chorégraphiques Nationaux, mais il faudrait que les responsables admettent que c’est la culture hip hop qui a pris le relais de la plupart des activités qui se faisaient autrefois dans les maisons de quartier. Ils ont cru que le hip hop était une mode mais aujourd’hui ils doivent reconnaître que c’est une culture. Ce que demandent les jeunes, c’est de la danse hip hop, pas du classique. »

Votre nouveau spectacle raconte toute cette histoire ?

« Oui. Notre premier spectacle était centré sur le jazz rock, pour faire connaître à la France entière une danse qui existait avant la culture hip hop. On a tourné 10 ans avec. Pour ce nouveau spectacle, on sera 8 sur scène, tous de la même génération. On a décidé de ne plus se limiter au jazz rock. Comme nous avons aussi traversé la danse hip hop, elle sera également là. »

 

Propos recueillis par François Mauger