Interview de Fernando del Papa

 

Fernando del Papa
« Je suis fier de la diversité des Amériques »

Festival Villes des Musiques du Monde #22e édition - Nos Amériques

Jacarandà, création de Fernando del Papa + Roda do Cavaco le 11 octobre au Théâtre équestre Zingaro (Aubervilliers)

La Cité des Marmots avec Fernando del Papa le 7 octobre et 8 octobre à l'Embarcadère (Aubervilliers).

Fernando del Papa et les Marmots de Montreuil le 10 novembre à La Parole Errante (Montreuil).

 

Vous êtes cette année le "griot" de la Cité des Marmots. Comment se passe la collaboration avec les enfants ? Et qu'allez-vous présenter sur scène avec eux en novembre ?
Fernando : Je suis ravi d’avoir été invité par le festival, de pouvoir partager ma culture. Je pense que c’est un privilège d’avoir les enfants de la banlieue parisienne devant moi. Je suis étonné par la culture de ces enfants, qui est très riche. L’idée de départ était de travailler sur mon répertoire à moi ; moi, un Brésilien qui vit à Paris, qui compose de la musique inspirée par toutes les régions du Brésil. Avec les enfants, on chante des sambas, des forros… J’ai composé toutes ces chansons, sauf un morceau du domaine public, Marinheiro Só, qu’au Brésil on chante à tous les âges, de l’enfance à l’âge adulte. Beaucoup de ces chansons sont inédites, elles viennent d’un nouveau projet, Jacarandá ; l’autre moitié vient de projets déjà enregistrés, comme ceux de Roda de Cavaco ou de l’Orquestra do Fubá. 

 

Finalement, que savent ces enfants du Brésil ?
Fernando : Lors de nos premières rencontres, on a essentiellement parlé de la culture brésilienne. Très peu de musique, finalement. J’ai demandé aux enfants ce qu’ils savaient du Brésil. Dans certaines écoles, ils n’étaient capables de parler que du carnaval et du foot. Dans d’autres, ils connaissaient le nom des villes brésiliennes, le nom de notre monnaie… La conversation a démarré comme ça. On a parlé de l’Amazonie, parce que je leur présentais mon projet, Jacarandá, que je leur expliquais ma démarche. On a beaucoup parlé de l’importance de cette forêt. Ça m’a fait plaisir de voir que j’avais éveillé leur intérêt. Chaque fois qu’on se rencontre, ils me posent de nouvelles questions sur la culture brésilienne, la gastronomie brésilienne, les accents brésiliens… Parce que, maintenant qu’ils chantent en portugais, je leur signale parfois que tel mot se prononce de telle façon à São Paulo mais autrement à Rio. Ça les intéresse beaucoup. Ils deviennent des experts...

 

En parallèle, vous avez travaillé cette année sur un spectacle musical et chorégraphique afro-brésilien, Jacarandá, co-produit par Villes des Musiques du Monde. De quoi s’agit-il ?
Fernando : Jacarandá est un spectacle musical et chorégraphique. Il est né d’un conte que j’ai écrit. Le personnage principal s’appelle « Jacarandá ». Ce mot se traduit par « palissandre », c’est-à-dire un arbre au bois précieux. Ce personnage ressemble à un orixá, une divinité du candomblé, ce qui me permet de parler du métissage brésilien. Le conte mêle l’identité amérindienne et afro-brésilienne, le portugais et le yoruba, comme la culture brésilienne. La première chose que j’ai dite aux enfants, c’est « Vous savez, dans la culture brésilienne, tout va par 3. Elle a 3 origines : les Indiens, qui étaient là les premiers, les colons portugais et les Africains. On ne peut pas faire de musique brésilienne qui ne renvoie pas à ces 3 origines ». Le conte parle de la nature. Il critique bien sûr la déforestation qui a lieu au Brésil. Mais il parle aussi des cultures africaines, qui sont très présentes au Brésil.

 

C’est l'envie de valoriser l'apport africain à la culture brésilienne qui a motivé ce projet ? Un apport qui n’est peut-être pas reconnu à sa juste mesure...
Fernando : Personnellement, je n’arrive pas à distinguer la culture afro-brésilienne de la culture brésilienne. Pour moi, tout va vraiment par trois : le grave, le medium, l’aigu  ; le passé, le présent, le futur ; les racines, le tronc, les branches… Il faut parler de l’apport africain. Il faut aussi mettre l’accent sur les Indiens, qui sont de plus en plus écrasés et dont la culture n’est pas reconnue. Mais notre musique, moi, je n’arrive pas à la couper en morceaux. Tout est tellement imbriqué que je n’arrive pas à composer une chanson spécifiquement afro-brésilienne. Je n’arrive pas à revendiquer une seule dimension. Tout est important. Il faut vraiment qu’on parle de la musique brésilienne, qui est aussi africaine, qu’européenne ou amérindienne. Jacarandá, c’est exactement ça.

 

On sent que c’est un projet qui vous tient à cœur…
Fernando : Oui, il reflète ma vie actuelle. Je viens d’une famille italienne. J’ai vécu toute ma vie parmi les afro-descendants. Dans Roda de Cavaco, par exemple, ils sont tous noirs, je suis le seul blanc. Par ailleurs, je m’intéresse au bois, parce que fabrique mes propres instruments depuis 5 ans. La forêt est entrée dans ma vie. Ce bois noble, le palissandre, je l’utilise. Enfin, cette culture rythmique est pour moi très importante. Je voulais en parler aux enfants de la Cité des Marmots, partager avec eux cette culture-là. J’ai entendu les très belles mélodies qu’ils ont appris avec des griots de la Réunion ou de Colombie.  Mais, moi, j’ai choisi certains morceaux pour leur aspect rythmique. Au Brésil, on peut chanter faux, ce n’est pas très grave, mais si tu ne chantes pas en rythme, tu te feras remarquer.

 

Jacarandá a également une dimension écologique. Elle parle aux enfants ?
Fernando : Cette question est d’une actualité brûlante, avec notre nouveau président, Jair Bolsonaro. Ça m’énerve, que mon pays ne se rende pas compte de l’importance de son patrimoine naturel. Le premier morceau que vont chanter les enfants parle des seringueiros, ceux qui extraient le latex dans la forêt. L’un deux, Chico Mendes, est devenu un personnage très important : il est entré en politique et a été élu député. Il a été tué par un fazendeiro, un grand propriétaire. Il est devenu une icône. Un autre personnage politique, la « vereadora » (NDA : conseillère municipale) Marielle Franco, a été tuée l’année dernière et cela a provoqué un tollé international. Lui, qui est mort depuis 30 ans, est pour nous un drapeau, un symbole de la protection de la forêt. Les enfants sont très intéressés par la question de l’Amazonie. Les deux sujets qui les font le plus réagir sont la nature et le foot. Parfois, les enfants s’agitent. Je commence alors à leur parler de la nature, de la forêt. Ils se concentrent tout de suite. L’autre grand sujet, c’est le foot. J’aime ce sport depuis toujours pour sa dimension collective. C’est ce qui m’intéresse, dans la Cité des Marmots. Je ne veux pas être un porte-parole, ni un maître qui s’adresse à des élèves. Je veux faire partie d’un ensemble. Si chacun fait un geste, chante un mot au bon moment, en même temps que les autres, le résultat est extraordinaire.   

 

Le festival Villes des Musiques du Monde a choisi cette année pour thème « Nos Amériques ». Partagez-vous sa vision d'Amériques plurielles ?
Fernando : Oui, je suis fier de la diversité des Amériques. La richesse culturelle née du métissage existe dans toutes les Amériques, du Canada à la Terre de Feu. C’est une force. Quand je regarde les enfants de la Cité des Marmots, je retrouve cette force. J’ai demandé à un groupe de 40 enfants s’ils ne parlaient que le français à la maison. En fait, il n’y avait que 2 enfants qui ne parlaient que le français. La majorité est au moins bilingue. Avec des projets comme le nôtre, ils vont valoriser encore plus la langue, la culture de leurs parents. Selon moi, on ne peut pas comprendre les Amériques si l’on ne fait pas attention à cette diversité. Maintenant, c’est au public de dessiner la carte de ses intérêts, de programmer son voyage, entre le hip hop et la samba…

 

Propos recueillis par François Mauger