interview Ali Khattab

interview Ali Khattab (c) Javier_Valeiro

Parce qu’il vit depuis longtemps à Jerez de la Frontera, au cœur de l’Andalousie, ce guitariste égyptien est l’un des mieux placés pour nous éclairer sur les sources du flamenco …

Pourquoi avoir choisi de vous installer à Jerez de la Frontera, l’un des berceaux du flamenco ?

Ali Khattab : Parce que Jerez, dans les années 90, était l’un des rares endroits en Andalousie où le flamenco conservait une forme originale et pure. Et aussi parce que les guitaristes y jouent autrement qu’ailleurs, d’une façon plus percussive, plus rythmique, ce qui correspond bien à mon style égyptien. A Jerez, le flamenco est différent…

D'après vous, peut-on dire que les racines du flamenco se trouvent en Orient ? Par exemple en Irak, d'où venait Ziriab, le légendaire joueur de oud qui a fait de la cour de Cordoue un haut-lieu musical au neuvième siècle ?

Ali Khattab : Oui, la culture arabe a joué un grand rôle dans l’histoire du flamenco. Pas seulement Ziriab (certains disent qu’il était un esclave iranien noir, qui vivait à Bagdad et avait été affranchi en reconnaissance de sa virtuosité et de sa voix). Il y avait beaucoup d’autres musiciens, beaucoup d’autres peuples d’Asie ou d’Afrique du Nord qui se sont retrouvés dans le monde musulman. Soudain, tous ces peuples en ont rencontré d’autres. Des gens au Maroc ont découvert la culture perse. Des Irakiens ont entendu des chants grégoriens ou coptes. Cela a constitué une évolution majeure et c’est arrivé très vite. Il y avait donc ce bouillonnement au huitième siècle et cela a donné ce qu’on appelle maintenant la musique arabe. Un bouillonnement partout : de l’Iran en passant par l’Irak, Damas, l’Egypte, le Maghreb, jusqu’en Andalousie. Contrairement à ce que beaucoup pensent, la musique arabe n’a pas été importée en Andalousie. En réalité, elle y est née, au moment même où elle naissait dans les autres pays du monde musulman.

Cependant, pour en revenir au flamenco, il s’agit d’un art gitan, et d’un art moderne, qui ne date pas de plus de deux ou trois siècles. Je sais qu’il est gitan parce que j’ai vécu avec des gitans, je suis entré dans leurs maisons, j’ai observé la façon dont ils le conservent et le protègent des effets du temps, comment ils se le transmettent de génération en génération. Leurs maisons sont des conservatoires où ils enseignent tous les aspects de cet art, le chant, le jeu des instruments et la danse, aux plus jeunes. Lorsque les enfants commencent à grandir et à s’affirmer, artistiquement, les parents les font monter sur scène avec eux et jouer devant un vrai public. Lorsqu’ils commencent à exceller, c’est un peu comme un diplôme : ils gagnent leur indépendance et deviennent des artistes. C’est stupéfiant !

Tout cela ne retire rien aux Arabes ou à l’Andalousie. Absolument rien. Quand ces familles de gitans sont arrivées en Espagne, en Andalousie, ils y ont trouvé une grande culture, une grande musique, qui existait déjà. Ils ont été énormément influencés par ses rythmes et ses mélodies. Ce mélange est la source du flamenco. Si vous en retirez l’Andalousie ou la culture mauresque, vous n’aurez pas de flamenco. Même chose si vous en retirez l’apport gitan.

Le flamenco est-il un genre populaire au Caire ?

Ali Khattab : Oui, le flamenco léger est connu en Egypte. Mais pas le vrai flamenco. Tout le monde connaît les Gipsy Kings mais pas Camarón ou Pastora Pavón (NDA : la Niña de los Peines).

En quels termes parle-t-on d' "Al Andalus" en Egypte ? Comme d'une sorte de paradis perdu ?

Ali Khattab : Je pense que les Egyptiens sont plus préoccupés par l’idée de retrouver leur propre paradis perdu : l’Egypte. Cependant, comme dans le reste du monde, lorsque les Egyptiens parlent d’Al Andalus, des notions de grande culture, d’art et de beauté leur viennent à l’esprit. Ils éprouvent de la nostalgie parce qu’ils ont entendu tant d’histoires à propos d’un âge d’or de la culture arabe.

Propos recueillis par François Mauger

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