Interview Roger Raspail

Roger Raspail : « La musique se crée en famille »

C’est l’une des plus belles histoires de ce festival : une famille d’Aubervilliers, d’origine malienne, est devenue l’ambassadrice du gwo ka guadeloupéen. Leur mentor, le percussionniste antillais Roger Raspail, remarqué aux côtés des plus grands jazzmen caribéens (Alain Jean-Marie, Jacques Coursil, ...) ou de figures clés de la chanson africaine (Cesaria Evora, Pierre Akendengué, …), explique ce qu’il a appris à la famille Diabaté et ce qu’il en a tiré en retour…

François Mauger : Comment avez-vous rencontré la famille Diabaté ?
Roger Raspail : Nous nous sommes rencontrés il y a de cela une quinzaine d’années. C’était à l’occasion de cours de percussion que m’avait demandé de créer le directeur du conservatoire d’Aubervilliers. Il s’agissait de créer un état d’esprit musical dans la ville. Ces jeunes – qui étaient à l’époque très très jeunes (le plus jeune, Ibrahima, devait avoir 8 ans ; le plus âgé, Demba, devait avoir onze ans) – ont fréquenté l’atelier de percussions que j’animais. Comme ce sont des griots, il se sont accrochés affectivement à l’état d’esprit musical que j’amenais. Cela a été le début d’une histoire sans fin. Nous sommes passés par divers stades : le stade de l’apprentissage, le stade du jeu en commun, puis celui des voyages et de la composition collective.

François Mauger : Diabaté est un nom assez commun au Mali, où il est associé à des griots qui jouent de la kora. Comment se fait-il que la famille Diabaté joue du ka, un tambour guadeloupéen ?
Roger Raspail : C’est ça qui a été formidable avec eux, c’est qu’ils ne se sont pas contentés d’être griots. Un griot n’est pas toujours musicien. Un griot a un entourage musical mais cela ne fait pas nécessairement de lui un musicien. Eux ont voulu développer un état d’esprit musical. Ils ont voulu, comme tout musicien, connaître d’autres cultures, comme ma culture, guadeloupéenne, et ma musique, le gwo ka.

François Mauger : Aujourd’hui, ils jouent dans des festivals de gwo ka. Est-ce qu’ils apportent d’autres parfums au gwo ka ? Est-ce qu’ils apportent une ouverture vers un ailleurs ?
Roger Raspail : A partir du moment où on s’approprie une autre culture, on apporte quelque chose. Ils apportent peut-être même la vraie histoire du ka, qui, rappelons-le, est probablement africaine. Il y a des similitudes par rapport aux frappes, par rapport à l’esprit. N’oublions pas qu’à l’époque, les musiques, en Afrique, étaient jouées dans des buts bien précis : les naissances, la pluie, l’agriculture, … Le gwo ka aussi s’est joué dans des buts bien précis, pas nécessairement pour faire tomber la pluie mais pour la libération d’une population qui était enchaînée. Il y a probablement des liens. C’est pourquoi je continue à travailler avec eux, parce que, moi, j’estime qu’ils amènent quelque chose de nouveau.

François Mauger : Comment sont-ils accueillis parmi les amateurs de gwo ka ?
Roger Raspail : Déjà, quand nous jouons ensemble, si on ne dit pas qu’ils sont africains, personne ne le remarque … Ils sont accueillis comme il le faut, c’est-à-dire avec beaucoup de curiosité. J’ai bon espoir de pouvoir les emmener avec moi un de ces jours en Guadeloupe. Peut-être l’année prochaine. Ils amènent une sonorité différente et le gwo ka a besoin de cela pour pouvoir briller dans le circuit international des musiques du monde. Son succès passera par là …

François Mauger : Qui, parmi la famille Diabaté, devrait jouer au festival Villes des Musiques du Monde ?
Roger Raspail : C’est une famille nombreuse, que j’ai vue grandir. Même les nouveaux : Demba Diabaté junior, je l’ai vu lorsqu’il avait trois ou quatre ans et il était toujours en train de taper sur quelque chose … Donc, il y aura lui, il y aura le grand Demba, il y aura Ibrahima, il y aura Atoumata, il y aura Doussou, il y aura Toumani, il y aura Nahana et il y aura Lévier … Il y aura aussi deux Antillais avec moi : Henri Gabelus, qui est éducateur et s’implique dans la diffusion de la musique, et un guitariste, Franck Currier. On va essayer de mélanger la guitare malienne à la guitare de couleur antillaise …

François Mauger : Pour revenir à la famille Diabaté, est-ce que le fait qu'il s'agisse d'une même famille change quelque chose à la façon dont ils jouent ensemble ?
Roger Raspail : Oui, ça change beaucoup ! Parce que ce qui me plait, ce qui m’intéresse dans cette histoire, c’est qu’ils parlent le même langage musical. On se comprend et tout va très vite. Si je mélangeais les gens, les choses seraient plus complexes. Ils jouent ensemble tous les jours. Le soir, leur père leur inculque des techniques. Quand j’explique quelque chose à l’un d’eux, tout le monde comprend, je n’ai pas besoin de me répéter. On a joué en Norvège, à Arles, et ça a toujours été des moments extraordinaires. Il y a entre nous une union autour de la musique. Les choses pourraient se passer ainsi autour du gwo ka mais chaque commune en Guadeloupe a sa formule de gwo ka, sa manière de le diffuser. Dans les communautés comme celle-ci, il y a une force que j’aimerais pouvoir emmener en Guadeloupe …

François Mauger : Pour vous, la famille joue-t-elle un rôle important dans la préservation des rythmes ?
Roger Raspail : Il n’y a pas de doute ! La musique se crée en famille. Même s’il ne s’agit pas d’une famille de sang. La musique crée un état d’esprit familial. Je vois, par exemple, chez les Haïtiens : les Skah Shah, les Tabou Combo, les Frères Dejean, ce sont des familles, même s’ils ne sont pas frères et sœurs. En Guadeloupe, je ne dis pas qu’on n’a pas cet état d’esprit familial, mais pas au niveau de la musique. Je pense qu’on devrait aller dans cette direction pour pouvoir gagner une reconnaissance. Si on n’est pas une famille, on ne peut pas gagner. La famille donne cette force-là.

François Mauger : Avez-vous l'impression d'avoir un lien de parenté avec la famille Diabaté ?
Roger Raspail : Mais, oui, c’est ma famille ! Ils m’appellent tous « Papa » ou « Tonton Roger ». Je vais chez eux, je mange avec eux, … Je vous l’ai dit, je les ai vus tout petits. Le vrai papa m’a un peu, inconsciemment, légué cet héritage, cette responsabilité.

Ce sont vos enfants spirituels ?
Roger Raspail : Oui (rires) … Je rigole parce que, comme vous me posez la question, je les vois avec moi. Oh, il y a eu des moments difficiles, comme dans chaque famille. Leur crise d’adolescence, ils l’ont faite avec moi. Mais c’est ma famille …