Interview Télamuré (le Bal Rital)

Télamuré : « La famille y est le milieu le plus propice à la musique traditionnelle »

Serait-ce la fin des années Berlusconi ? Il fut un temps où nous arrivait chaque année d’Italie un chanteur romantique aux textes insignifiants. « Ti amo » fredonnait-on l’été des deux côtés des Alpes. Depuis quelques temps, la source semble tarie. La variété laisse enfin la place aux danses du sud, ces folles pizzicas et ces délirantes tarentelles qui entraînent le public dans des rondes sans fin. Entretien avec Giovanni Semerano, l’un des membres du trio Télamuré, à propos de ce renouveau, de ses racines et du rôle que joue encore la famille dans la préservation de ces traditions …

François Mauger : Est-ce au travers de la famille que se perpétue la musique traditionnelle italienne ?
Giovanni Semeraro : Oui. Surtout dans le cas la musique traditionnelle d’Italie du sud. La famille y est le milieu le plus propice à la musique et au chant. Le village y est propice aussi. Mais la famille est fondamentale dans l’apprentissage des techniques des instruments traditionnels, comme le tambourin, un instrument central dans notre musique, ou l’accordéon diatonique, ou encore la cornemuse calabraise.

François Mauger : Pour tous ces instruments-là, l’apprentissage passe aussi par des conservatoires ?
Giovanni Semeraro : Il n’y a pas du tout de conservatoire. C’est vraiment encore très informel. Il y a quelques écoles qui essaient de s’ouvrir. Elles répondent à l’intérêt des gens qui n’ont pas dans leur famille cette tradition, ce répertoire. Ce sont des gens qui viennent d’autres milieux. Il faut dire que la musique traditionnelle d’Italie du sud est très liée aux familles de paysans ou de bergers, des milieux très populaires. Quand on apprend directement dans sa famille, c’est qu’on est né dans une famille aux origines populaires. Mais il y a aussi d’autres gens qui éprouvent de l’intérêt pour ces musiques. Il y a donc des cours particuliers, des écoles qui s’ouvrent …

François Mauger : Vous-mêmes, avez-vous appris de vos parents, de vos grands-parents ou de vos oncles ou cousins ?
Giovanni Semeraro : J’ai commencé à jouer en écoutant les personnes âgées de mon village. J’ai découvert ensuite que mon grand-père savait très bien jouer de l’accordéon diatonique et chanter. Mais il avait arrêté depuis très longtemps. C’est comme ça : dès qu’ils se mariaient, les gens changeaient de vie et ils arrêtaient la musique. J’ai découvert ça et j’ai appris au travers de lui plein de chansons. Mes parents ne me les ont pas transmises parce qu’il y a une génération qui s’est détournée des traditions. Ceux qui étaient jeunes dans les années 60 ou 70 ont presque tous abandonné le village pour aller travailler ailleurs, dans d’autres domaines, ou, en tout cas, abandonné les pratiques traditionnelles. Les jeunes d’aujourd’hui se tournent donc vers les personnes âgées, comme leurs grands-parents …

François Mauger : Jouer avec son frère, est-ce l'assurance d'une véritable complicité musicale ? Ou, au contraire, est-ce une source de disputes ?
Giovanni Semeraro : Entre nous, non, il y a toujours eu une grande complicité. Surtout parce qu’il n’y a pas d’enseignement officiel de ce genre de musique. Du coup, l’aspect humain est vraiment important ; bien connaître la façon de jouer et le répertoire est capital. Le fait de venir de la même famille rend beaucoup plus facile cette compréhension. On saisit immédiatement les changements dans la musique, dans la façon de jouer. Bien sûr, il y aussi parfois de petites disputes mais ce n’est rien …

François Mauger : Connaissez-vous d'autres groupes musicaux basés sur des liens familiaux ?
Giovanni Semeraro : Là, comme ça, je ne vois pas … Surtout parce que, dans le domaine de la musique traditionnelle, il n’y a pas forcément de groupe officiel. Je connais beaucoup de gens qui font de la musique traditionnelle dans leur famille mais ils ne constituent pas forcément un groupe. Ils n’envisagent pas forcément la musique comme un métier …

François Mauger : Pourquoi avoir choisi de vous installer en France pour jouer votre musique ?
Giovanni Semeraro : Je suis venu en France il y a de cela six ans et demi. Mon frère était déjà là. Il est venu pour autre chose que la musique. On faisait déjà de la musique d’une façon semi-professionnelle en Italie. Mais, en France, il a rencontré Francesco Rosa, le troisième membre du groupe Télamuré. Ils ont commencé à jouer dans des bars à Paris. Je les ai rejoints ensuite et on a commencé à jouer un peu plus. Après deux ans de tournées dans les bars, on a arrêté le boulot qu’on faisait à côté pour ne plus faire que de la musique. On n’est pas venu en France pour la musique mais on y est resté à cause de la musique …

François Mauger : Quel est l’accueil du public français ? Comment réagit-il à votre musique traditionnelle ?
Giovanni Semeraro : Le public français est, d’après mon expérience, l’un des publics les plus curieux des traditions des autres. Il est très habitué à écouter, voire à danser sur plein de rythmes. On a vraiment un très bon public, attentif, curieux, qui a envie, soit de découvrir, soit de faire la fête …