Interview de Jean-Fred Erbetta de la Fanfare Stepping Out

Stepping out

« La fanfare c'est la liberté »

Festival Villes des Musiques du Monde #22e édition - Nos Amériques

A découvrir pendant la parade "Nos Amériques" le 12 Octobre au départ du métro Fort d'Aubervilliers (Aubervilliers).

Le 20 octobre au Chapiteau N°1 (Le Bourget)

Le 07 Novembre en 1ere partie de Lee Scratch Perry au Cabaret Sauvage (Paris)

Il est toujours grisant d’assister à la naissance d’un groupe : en juillet, lorsque le tromboniste et soubassophoniste Jean-Fred Erbetta nous répond au téléphone, il est dans le minibus qui amène Stepping Out vers ses premiers festivals, dans le Var, l’Hérault, le Gers… Cette jeune formation fait en effet ses premiers pas, même si ses membres sont tous des musiciens chevronnés. Le soubassophoniste nous explique pourquoi il s’est lancé dans cette nouvelle aventure...



Vous êtes au point de conjonction de deux univers : celui du reggae jamaïcain et celui de la fanfare. A votre connaissance, êtes-vous les premiers à proposer cette combinaison ?

Jean-Fred : « Oui et non. Il existe un autre groupe qui s’appelle l’ENR, l’Ensemble National de Reggae. Il se définit comme la première fanfare reggae. Effectivement, c’est un groupe de reggae déambulatoire, mais avec une sono, une batterie, une guitare, une basse, un chanteur, des cuivres… Alors que, pour moi, une fanfare est nécessairement acoustique. Moi, ça faisait longtemps que je voulais monter une fanfare dédiée au reggae. Je suis tromboniste mais je joue aussi de la basse, du soubassophone. J’aime jouer les lignes de basse du reggae. Avec ce groupe, je cherche à obtenir un son qui évoque plus le reggae que la fanfare, même quand on joue dans la rue, en acoustique. »

 

Stepping Out est né de rencontres ?

Jean-Fred : « Oui. J’avais arrêté d’autres projets un peu avant. J’ai rencontré l’année dernière Deal’M, qui est chanteur de reggae. J’ai décidé de me lancer dans cette aventure à ce moment-là. Il est à la fois chanteur et guitariste, ce qui manquait dans l’équipe que j’avais déjà plus ou moins. Je suis maintenant entouré de gens qui, humainement, s’entendent bien : des membres des Fils de Teuhpu, des musiciens qui ont joué avec Youri Buenaventura ou Ken Boothe, des membres de Babylon Circus, du Jim Murple Mémorial, des Zoufris Maracas… On est de vieux amis et c’est l’occasion de travailler ensemble. »

 

Quels sont vos modèles, du côté de la Jamaïque, autant que du côté des fanfares ?

Jean-Fred : « Notre répertoire reflète nos goûts. On a choisi des morceaux de reggaemen qu’on aime, des morceaux qui nous permettent de beaux arrangements de cuivres. Aujourd’hui, notre répertoire est composé d’une vingtaine de reprises de gens comme les Gladiators, Ken Boothe, Bob Marley, Toots and the Maytals… Bref, un reggae assez classique des années 70 et 80, ainsi que quelques titres de groupes anglais comme Steel Pulse ou Aswad, ces Jamaïcains qui ont émigré en Grande-Bretagne dans les années 70 et y ont monté des groupes. Le son est différent, plus occidental… »

 

Mais quand il est joué à la trompette, au saxophone ou au trombone, cela ne s’entend plus…

Jean-Fred : « Effectivement, on a notre propre son, nos propres couleurs. Du côté des fanfares, justement, nos modèles viennent de la Nouvelle-Orléans, des années 80, comme le Dirty Dozen Brass Band. C’est le renouveau de la musique de la Nouvelle-Orléans qui nous a donné à tous l’envie de créer des fanfares. Enfin, ils ne jouaient plus le Dixieland de nos grand-pères. Ils s’emparaient du funk, du jazz. Ils ont totalement modernisé le concept de fanfare. Cela a donné naissance à une énorme vague de fanfares en France, depuis le début des années 2000. Le phénomène a explosé ; il y a eu beaucoup de festivals de fanfare. La fanfare, ce n’est pas un style, c’est un son et une manière de jouer. La fanfare, en fait, c’est la liberté : on peut jouer dans la rue, on n’a plus besoin d’une salle, d’un bar ou d’une sono. Beaucoup de musiciens ont adopté ce format. Chacun est parti dans sa direction. Il y a aujourd’hui des fanfares funk, salsa, latines, balkaniques, orientales, africaines… Mais, des fanfares reggae, il n’y en avait pas (ou peu). Peut-être parce que le son du reggae n’est pas du tout naturel. Il est très travaillé, il y a beaucoup d’effets ajoutés en studio. C’est ce qui fait son originalité. Le reproduire avec nos instruments n’est pas évident. Il y a bien sûr des fanfares qui ont un titre reggae dans leur répertoire ou qui font des reprises de ska. Mais, ce qui m’intéresse en ce moment (je suis un peu monomaniaque), c’est de ne faire que du reggae, de me frotter à ce son. On a un répertoire d’une vingtaine de reprises et on commence à composer. Deal’M avait déjà ses compositions, j’avais de mon côté des instrumentaux. Le projet, après l’été, est de dépasser le stade de la reprise... »

 

Le festival Villes des Musique du Monde a choisi pour thème en 2019 « Nos Amériques ». Comment vous situez-vous par rapport à la culture produite dans les divers pays qui composent les Amériques ?

Jean-Fred : « Géographiquement, notre musique vient des Amériques. Les Amériques sont notre source d’inspiration même si, souvent, leurs musiques sont issues de l’Afrique. La culture américaine est assez jeune. Elle est très forte. Elle se nourrit des apports des immigrés, des descendants d’esclaves notamment. J’aime ces musiques mais je n’aime pas le protectionnisme dont elles s’entourent : les Américains méconnaissent les musiques qui viennent d’ailleurs. Je suis fasciné par certains artistes mais pas par l’Amérique. D’ailleurs, je parle de « l’Amérique » mais, en fait, je devrais aussi parler de la musique brésilienne, que j’aime beaucoup, et de la musique colombienne et cubaine, que j’ai beaucoup écoutée à une certaine époque... »

 

En plaçant un « Nos » devant « Amériques », le festival a voulu ouvrir la porte aux groupes qui bricolent « leurs » propres Amériques, qui sont dans l’appropriation, l’invention. Est-ce votre démarche ?

Jean-Fred : « Le concept est peut-être neuf mais la musique qu’on fait ne l’est pas. D’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’une fanfare reggae pourrait révolutionner la musique. J’essaie juste d’être proche de l’esprit du reggae. Le reggae s’appuie sur des combinaisons de motifs rythmiques ; il y a des règles et on les suit. J’ai d’autres projets, dans lesquels j’ai plus l’impression d’innover. Pour l’instant, l’invention n’est pas le but, on est un groupe de reprises. On verra ensuite, avec les compositions… »

 

Mais ce que vous faites n’existe pas à Kingston…

Jean-Fred : « Non, effectivement. Ça me fait penser à Ceux Qui Marchent Debout. Cette fanfare est allée jouer à la Nouvelle-Orléans et ils ont surpris les musiciens locaux avec leur banjo. Dans les brass bands de la Nouvelle-Orléans, il n’y en a pas ; il n’y a que des cuivres et des percussions. Le banjo est resté un instrument de bar, où il accompagne le piano. Les musiciens locaux ont dit à cette fanfare française « C’est une super idée, on n’y avait pas pensé ». Ceux Qui Marchent Debout ont vraiment apporté quelque chose. J’ignore si des brass bands de la Nouvelle-Orléans ont depuis adopté le banjo mais surprendre en jouant de la musique de la Nouvelle-Orléans à la Nouvelle-Orléans n’était pas évident... »

 

Et vous, vous n’avez pas l’intention d’aller jouer à Kingston ?

Jean-Fred : « Ah, si, bien sûr ! Je n’ai pas encore démarché de festival jamaïcain mais je vais y penser... »

 

Propos recueillis par François Mauger