Interview Ana Tijoux

Ana Tijoux

« L’Amérique, c’est plusieurs continents dans un même continent »

Festival Villes des Musiques du Monde #22e édition - Nos Amériques

En concert le 18 octobre au Fort d'Aubervilliers (Aubervilliers)

Partie de Paris, Ana Tijoux est vite devenue la rappeuse la plus respectée du Chili, voire d'Amérique Latine. Elle revient ici brièvement sur son parcours, avant de s'exprimer sur la place des femmes dans le rap et la perception que nous avons des Amériques ...

 

Comment êtes-vous entrée dans l’univers du hip hop ?

Ana Tijoux : « Avec le hip hop, ça a été un amour immédiat. C’est une culture très riche. On peut tomber amoureux du graff’, du break, de la production… Moi, c’est des rimes que je suis tombée amoureuse, ainsi que du rythme et de la capacité à dire énormément de choses de manière rythmique. Ça m’a paru super intéressant. Le hip hop représente pour moi le pays des sans pays. C’est une autre patrie, avec un autre gouvernement, dont les lois sont celles de la musique et de l’art. C’est pour cette raison que le hip hop a touché tant de gens partout dans le monde, autant en Afrique qu’en Europe, qu’en Amérique Latine... »

 

Vous c’est à Paris que tout a commencé…

Ana Tijoux : « Oui, moi, j’ai découvert le hip hop à Paris. Les premiers disques qui sont tombés entre mes mains étaient ceux de Public Enemy. Puis IAM et NTM ont débarqué. Là, je comprenais les paroles. Au fil des années, j’ai écouté d’autres styles, venus d’autres pays... »

 

Pourquoi avez-vous choisi de vous exprimer en espagnol ?

Ana Tijoux : « Parce que, moi, je suis d’origine chilienne, parce que mes parents sont chiliens, parce que c’est la dictature qui a fait que je suis née en France… J’avais un énorme intérêt vis à vis de l’Amérique Latine et du Chili. Je suis retournée au Chili quand j’étais adolescente. Même si j’écoutais déjà du hip hop en France, c’est au Chili que j’ai commencé à faire du graff’, à rapper… Ça m’a semblé très naturel de rapper en espagnol. »

 

Le 18 octobre, vous partagerez la scène avec trois rappeuses : Billie Breloz, Shadia Mansour et Ëda. Quel accueil est réservé aujourd’hui aux femmes dans le rap ?

Ana Tijoux : « Il me semble que les femmes ont toujours eu leur place dans le rap. En tout cas, il y en avait déjà quand j’ai commencé. Elles n’étaient pas reconnues mais elles étaient là. Mais, si vous le permettez, je poserais la question autrement, parce qu’elle concerne toutes les musiques, pas seulement le hip hop… Il y a de plus en plus de musiciennes – de batteuses, par exemple – dans le rock ou le hard rock. Même chose dans le jazz. En fait, le problème n’a rien à voir avec le hip hop. C’est un problème global, lié à un machisme ancestral, lié à l’éducation qu’on a reçu depuis qu’on est petit, lié à ce qui nous a été dit à la maison : comment on doit s’asseoir, comment on doit s’habiller, avec quels jouets on doit jouer… Ça va au-delà du style musical, au-delà de la musique, au-delà des arts. C’est lié à une patriarchie qui nous est imposée dès notre plus tendre âge. On a été éduqué de cette manière mais ce système ne marche pas. La question de la place des femmes dans le hip hop m’est posée assez souvent mais la vraie question est celle de la place des femmes dans le monde. »

 

Le festival Villes des Musiques du Monde a choisi cette année pour thème « Nos Amériques ». Que pensez-vous du regard que les Européens portent sur les Amériques ?

Ana Tijoux : « Quand je parle avec des Français, ils associent souvent l’Amérique Latine à une carte postale assez banale. C’est lié aux musiques latines qu’on écoute ici en ce moment, le reggaeton ou le trap latin. L’Amérique Latine est beaucoup plus riche que ça. Elle est bien plus complexe que ça. Chaque pays est différent des autres, comme en Afrique. L’Uruguay n’a rien à voir avec le Venezuela, le Venezuela avec la Bolivie, la Bolivie avec Cuba… C’est ce qui fait la richesse de ce continent. L’Amérique, c’est plusieurs continents dans un même continent. Mais, pour être juste, cette vision réductrice n’est pas un problème français, ni européen, c’est un problème mondial. En Amérique Latine, les gens voient l’Europe d’une seule manière aussi, alors qu’elle est complexe. Même chose pour l’Afrique. Ou l’Asie. Ce manque d’informations est très commun… »

 

Il y a tout de même un fond culturel commun en Amérique Latine...

Ana Tijoux : « Même si nous sommes très différents, il y a toujours des croisements. Etant donné qu’on parle tous espagnol, si je joue en Equateur, on se comprend parfaitement. Il y a énormément, aussi, de complexités politiques ou sociales qui existent dans différents pays. Il y a des instruments qui se rapprochent d’autres. Par exemple, même si je ne suis pas du Venezuela, le cuatro me parle de manière naturelle. Les rythmes cubains me parlent aussi. Il y a une sorte de langage musical commun, sur le plan instrumental, sur le plan des paroles ou même sur le plan des questions qu’on se pose sur la place de l’Amérique Latine dans le monde. »

 

Ce langage musical commun est-il compris sur les scènes européennes ?

Ana Tijoux : « Oui, parce qu’en 2019, tout est généralisé. La globalisation a fait en sorte que nos problèmes se ressemblent. La catastrophe climatique est mondiale, elle nous parle à tous. Il y a aussi, par exemple, énormément de questions sur l’immigration au Chili. Que les immigrés viennent d’Haïti, du Venezuela ou de Colombie, cela crée des problèmes de racisme, de fascisme… Parce que les problèmes sont les mêmes, il est très facile de se parler d’un continent à l’autre. Il y a parfois des problèmes spécifiques, comme, par exemple, en Méditerranée ou à l’endroit où un mur s’élève entre le Mexique et les Etats-Unis. Mais il y a tout de même un problème mondial de frontière, un problème mondial de fascisme… Il est peut-être plus facile de se parler maintenant qu’avant. »

 

Propos recueillis par François Mauger